Latin or not latin ?

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– « Dominus vobiscum. »

– « Et cum spiritu tuo. »

Ces petites phrases ont ouvert pendant plus de quinze siècles les rites de la messe, pour soudain quasiment disparaître, subitement, en 1970. Pourquoi ? Il ne fallait plus utiliser le latin, langue sacrée de l’Eglise, ou du moins cela s’est cru très largement…  » Le Seigneur soit avec vous » devait convenir aux français, « Il Signore sia con voi » aux italiens, etc. Et en soi, il ne semble pas possible de dire que prier la messe en langue vernaculaire soit un mal. Mais il y a tout de même quelque chose de relativement gênant dans ce changement éclair et total, pour quelque chose de si ancien et de sacré… Où se trouve la vérité ? Tout latin ou tout français ? Aucun des deux ?

« L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins. » Aïe, le malaise s’approfondit… Cette phrase vient de la Constitution sur la sainte liturgie du concile Vatican II, § 36 article 1. « Conserver » a un sens explicite. Le latin ne doit pas disparaître. Une partie de nos prières au moins, à la messe, doivent être dites en langue sacrée. Mais qu’en est-il des langues dites vernaculaires ? Le concile ne les a-t-il pas demandé aussi ?

Prolongeons la lecture, à l’article 2 de ce paragraphe : « l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple ; on pourra donc lui accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions, dans un certain nombre de prières et de chants. » La malaise cède maintenant la place à une confusion, un peu plus légère tout de même … L’Eglise demande donc bien l’usage des langues locales, mais de manière limitée, par exemple pour les lectures et les monitions. En effet, il y a quelque chose d’un peu étrange dans la proclamation d’un texte biblique à une assemblée qui n’y comprend mot, même si lors de très grandes occasions cela peut prendre sens (car le tout premier à qui la proclamation est dirigée est Dieu le Père, et non les fidèles, ce qui mérite donc la plus grande solennité et la langue sacrée).

Deux principes semblent entrer en jeu, et l’on ne peut se permettre d’ignorer l’un ou l’autre sous peine de trahir une dimension essentielle de la vie spirituelle. Tout d’abord, la liturgie est « l’œuvre commune de l’Esprit Saint et de l’Église » (CEC 1091), et dans les différents rites, le Seigneur a clairement choisi des langues sacrées. Le latin pour le rite romain, le grec ancien pour le rite byzantin, l’araméen pour le rite chaldéen, etc. Cette langue fait partie de l’héritage sacré de chaque rite et doit donc être conservé comme un trésor. « L’usage de la langue latine […] sera conservé dans les rites latins. » Cela prend tout son sens.

Mais un deuxième principe entre en compte, non moins important. « L’Esprit Saint rappelle à l’assemblée liturgique le sens de l’événement du salut en donnant vie à la Parole de Dieu qui est annoncée pour être reçue et vécue. » (CEC 1100) La parole de Dieu est proclamée dans la liturgie pour être méditée et contemplée par les fidèles, pour qu’unie à leur prière, elle devienne, en eux et avec eux, une offrande vivante au Père. Les lectures, profondément entendues et priées, nous donnent le Christ et nous associent au mouvement le plus profond de sa vie divine. Elles doivent donc être comprises par les fidèles. L’on comprend mieux la prescription du Concile : « on pourra donc lui [la langue du pays] accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions. » 

Ainsi, la liturgie, pour être vécue dans la pleine vérité, doit toujours intégrer la dimension héritée et sacrée des rites, avec la finalité de sanctifier, dans l’Amour, les fidèles qui y assistent, et donc les leur rendre accessible. La Concile formule ainsi ce principe, au § 23 : « On ne fera des innovations que si l’utilité de l’Église les exige vraiment et certainement, et après s’être bien assuré que les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique. »

Alors latin or not latin, pour reprendre le titre du livre de Guillaume Tabard ? Comment satisfaire la double exigence ? Comme pour beaucoup de choses sur la liturgie, et pas que, le Père Louis Bouyer, immense théologien du XXème siècle, semble avoir formulé la réponse il y a bien longtemps :

« Il est extrêmement frappant de voir que le Orientaux orthodoxes qui ont toujours largement utilisé la langue vulgaire, ont le souci […] que le clergé au moins et les fidèles les plus formés connaissent le grec. En Russie, dans les séminaires […], on a soin de célébrer fréquemment la liturgie, au moins ses prières essentielles, en grec et de rendre ainsi tous les prêtres russes capables de le lire et de le comprendre à l’occasion. Il est absurde de pratiquer comme on le fait une politique du tout ou rien : ou tout langue vulgaire, ou tout en langue ancienne et traditionnelle. » (Le métier de Théologien, 1979, p. 68)

En effet, nous invitant à regarder à l’Orient, où le respect des Traditions sacrées est très fort tout en n’ayant pas, au moins aujourd’hui, des crispations sur la question de la langue, le P. Bouyer nous invite à ce que l’on ne peut appeler autrement que le bon sens spirituel : la langue sacrée doit être utilisée par degrés, ou par doses si l’on veut, selon les contextes. Dans un séminaire ou un monastère, on l’utilisera de manière maximale, alors que dans une paroisse, on veillera à l’inclure dans la mesure où cela élève, et ne gène donc pas, la participation spirituelle des fidèles à la prière.

Accessibilité ne rime d’ailleurs pas toujours avec langue vernaculaire. La signification de « Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus Deus Sabaoth » peut être expliqué en moins d’une minute à un fidèle, et de même, le concile demande qu’on « veillera cependant à ce que les fidèles puissent dire ou chanter ensemble, en langue latine, aussi les parties de l’ordinaire de la messe qui leur reviennent. » (§ 54) Comme le dit un autre enseignement de l’Eglise (ici au § 41), ceci concerne notamment l’ordinaire de la messe (Kyrie, Gloria, Sanctus, Agnus Dei), le Credo et le Notre Père. La langue sacrée fait partie de notre patrimoine commun, et doit, le plus possible, enrichir la vie de tous les fidèles.

Il est intéressant de voir aujourd’hui que dans les paroisses, comme naturellement, l’on voit le latin revenir dans l’ordinaire. Kyrie eleison est presque devenu aussi courant que Seigneur prend pitié, et de même pour Sanctus, sanctus, sanctus, etc. Et entendre un Credo chanté en latin à une grande fête, par cœur par la majeure partie de l’assemblée, est aussi de moins en moins rare. En effet, on apprend à nouveau ce qui a pu paraître evident à d’autres générations : la langue sacrée nous aide souvent à entrer dans la prière en profondeur bien plus aisément. La liturgie est véritablement « l’œuvre commune de l’Esprit Saint et de l’Église, » et le Seigneur nous guide tout doucement, par mille biais tout aussi discrets qu’efficaces, sur le chemin qu’il nous a indiqué il y a plus de cinquante ans au Concile Vatican II. Soyons-lui dociles ! Heureux celui qui se laisse guider par le Très haut. Il recevra des merveilles qui dépassent très largement ce qu’il peut imaginer. Dominus vobiscum.

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