Contre le libéralisme

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« Il n’y a pas de mot plus dangereux que le libéralisme, car s’y opposer est devenu le nouveau péché impardonnable. » – vénérable Mgr. Fulton Sheen

Qu’est-ce que le libéralisme ? Rien qu’à entendre le mot l’on sait qu’il s’agit de quelque chose d’important, et que de s’y opposer est dangereux, voir impensable. Cela est même impensable au sens fort : il ne faut pas le regarder de trop près, le critiquer, même rationnellement. Il faut le laisser comme il est. Il est bien là où il est… Voilà la première indice d’un sérieux dysfonctionnement, et qui au contraire devrait nous inciter à aller plus loin. Allons-y.

S’il fallait décrire le système économico-politico-culturel de l’occident en un seul mot, ce ne serait pas capitalisme, démocratie, républicanisme, ou progressisme – vrais, mais tous partiels – mais bien libéralisme. Voilà notre cadre commun, le socle qui nous porte et nous unis tous, guidant notre action commune et conduisant notre destinée. Nous sommes des libéraux. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Si l’on en croit les textes écrit sur le sujet, cela veut dire beaucoup de choses, mais il semble qu’on puisse les concentrer en une seule formule, une maxime duquel tout le reste suit : Fait ce que tu veux tant que cela ne heurte pas la liberté d’autrui. Dit autrement, la seule loi est la Liberté, d’abord la nôtre, et puis celle des autres. Cela ne semble pas si mal, non? Mais les choses sont plus compliquées que cette première apparence, quasi joyeuse, voir exaltante, pourrait le laisser penser.

« Le monde moderne est plein de vertus chrétiennes devenues folles » disait Chesterton. Oui, nous sommes des libéraux, et presque totalement depuis plusieurs générations maintenant. Mais nous sentons, tous et de plus en plus, que quelque chose ne se passe pas comme prévu dans le plan initial… Chesterton continuait, « Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » En effet, de mettre la liberté au premier plan, parmi les grands idéaux qui doivent nourrir le cœur l’homme, n’est pas mauvais en soi – saint Augustin ne disait-il pas « aime et fais ce que tu veux » ? – mais c’est sortir la liberté de son environnement vital, l’isoler du tissu complexe des autres réalités humaines qui portent et guident nos vies, qui est catastrophique.

Comme une girouette dans une tempête, la liberté prise ainsi seule, détachée, n’a plus les moyens d’établir une direction claire, d’identifier des repères qui la conduiront où, au fond d’elle même, elle veut aller. Elle a écarté tellement loin les autres réalités humaines fondamentales qu’elle ne les voit plus que dans le flou, voir plus du tout. Elle demeure seule, face à un abime de possibilités devenues alors quasi-indistinctes. L’ivresse devient à peu à peu un vertige, qui se mue ensuite, lentement, mais inéluctablement, en angoisse. Où se trouve le sol ? Où est l’étoile polaire ? Existent-ils seulement ? Fait ce que tu veux tant que cela ne heurte pas la liberté d’autrui.

Car si un principe fort de liberté est important en tant que principe politique, et qui doit alors être contrebalancé par d’autres, il devient catastrophique en tant que système totalisant, métaphysique. Car alors ce n’est plus un champ pour l’épanouissement profond de l’homme que nous dégageons dans la cité, mais c’est, peu à peu, le triste « il est interdit d’interdire » que l’on imprime sur toutes les facettes de la vie. Or, n’y a-t-il pas des possibilités qui se présentent à nous qui doivent être interdites ? N’est-ce pas un des fondements mêmes de la civilisation ? N’est-ce pas ce qui caractérise l’homme maître de lui-même, libre en vérité, qu’il sache s’interdire les actions et passions que les grecs qualifiaient de « vice, » pour cultiver ce qu’ils appelaient « vertu » ? Cette force et vivacité de l’âme qui porte et protège la culture, la famille, l’amitié, l’amour ?

Voilà qui ne serait pas libéral ! Mais voilà ce sans quoi toute vie humaine ne saurait être heureuse.

Ainsi, le problème du libéralisme, quand il déploie sa logique propre jusqu’à devenir une maxime métaphysique, totalisante, est qu’il engendre et impose aux esprits le plus stupide des systèmes éthiques, l’utilitarisme. S’il peut paraître surprenant de qualifier ainsi un système pourtant développé par certains philosophes, enseigné par certaines chaires de grandes universités, il faut au contraire affirmer que l’on peut être brillant et aveugle. Et l’histoire nous le montre, encore et encore, que l’aveuglement est souvent la forme la plus terrible de stupidité. Le plus grand utilitariste de notre époque, le philosophe Peter Singer, défend l’euthanasie des nouveaux nés qui portent des handicaps lourds, jusqu’à dans ses manuels d’éthique destinés aux étudiants en licence et en master. Il distille sa doctrine dans les plus grands colloques et revues du monde entier, accueilli avec enthousiasme, ce qui n’est pas, au fond, étonnant, car il ne fait que développer et défendre l’éthique immanente au système civilisationnel occidental contemporain.

L’utilitarisme défend que l’action qui maximise le plus de plaisir pour le plus grand nombre est la meilleure. Il est le partenaire naturel du libéralisme, car celui-ci souffre d’une faiblesse terrible : les hommes ont la vue courte. Ainsi, quand nous sommes au sommet de la girouette de la liberté prise comme absolu, folle car sans repères, et qu’il s’agit de choisir un cap, d’établir un Bien qui va guider notre vie, qu’est-ce qui se trouve aisément à notre portée ? Le plaisir. Et celui-ci à ceci de particulièrement convenable à la liberté qui refuse toute limite qu’il n’impose jamais rien. Contrairement au véritable Bien, il n’a quasiment aucune autorité. Ainsi, avec un tel guide, la Liberté restera maître en toutes circonstances, et ne se verra jamais limitée par son principe choisi. Du moins, en théorie. Car la pratique montre à peu près exactement l’inverse : que celui qui se laisse guider par le seul plaisir ne reste pas longtemps libre.

Le libéralisme mène donc, peu à peu, au consumérisme, le culte des biens matériels, des plaisirs superficiels et contrôlés, qui s’acquièrent dans les doses que l’on veut, quand on le veut, tant que l’on soit membre, bien sûr, de ladite société de consommation. Car les places sont limités. Pour en avoir une de choix, où le menu sera le plus diversifié et appétissant que possible, il faudra se battre toute sa vie, que ce soit un souci de tous les instants. Les américains, qui connaissent si bien cette réalité sans en avoir trouvé la sortie, appellent cela la « rat race, » la « course des rats, » et que nous pressentons est l’essence, au fond, de notre « boulot, métro, dodo. »

Quel portrait noir pourrions-nous dire ! C’est notre réalité commune, aujourd’hui.  Raison de plus pour s’en réveiller ! Comment faire ? Arrêtons d’y consentir, ou du moins, si nous n’arrivons pas à voir comment pour le moment, cultivons précieusement cette insatisfaction et mettons nous en recherche. Tôt ou tard, nous trouverons la voie, si nous la cherchons. L’homme peut en effet vivre humainement, cela est son essence même, le désir qui marque le plus profondément son cœur. Mais s’il s’endurcit, s’il se complait, dans son égarement alors est perdu à jamais. « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne, et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac. » Demandons la grâce de l’humilité, si précieuse, si féconde en jaillissements de vie nouvelle. C’est elle, et elle seule, qui peut ouvrir la porte de nos vies, pour accueillir l’afflux d’Amour nouveau qui ne saurait alors tarder…

Le libéralisme est séducteur, profondément. L’on se rue du monde entier pour y participer, quitte à risquer sa vie, à laisser sa famille au pays, ses parents, nos parents, qui vieilliront sans leur fils et files pour veiller sur eux, là où il n’existe pas d’état providence, d’assurance maladie. Et chez nous, malheureusement, la plupart d’entre nous qui se disent autre chose que libéraux, au fond, le sont, au moins pour ce qui porte vraiment notre vie… Que de chrétiens qui avortent, qui usent de la pilule contraceptive !  Difficile, en effet, de garder sans cela une bonne position dans la « rat race, » d’être un consommateur aux options grandes ouvertes ! Mais peut-être, en fait, que ces cinq, six ou dix enfants auraient été la porte du salut… La voie vers une vie qui, simplement par ses exigences lourdes, par le surcroit d’humanité quelle demande, se déploie, s’épanouie de manière beaucoup plus forte dans ce qui est  Beau, Bien et Vrai, dans l’Amour.

Peut-être qu’au fond, il n’y a que la croix, contemplée et accueillie, qui puisse nous sauver de la séduction du libéralisme. Car il y a une distinction importante à faire entre la liberté et le libre arbitre que le libéralisme ne connait pas. Pour lui, tout ce qui existe, humainement parlant, est un champ quasi-illimité donné à notre faculté de décision. Or plus que simplement l’épanouissement de notre libre arbitre, la liberté humaine est surtout l’épanouissement de tout notre être, tant de notre libre arbitre, que de notre cœur, notre corps, notre âme, notre esprit, nos capacités artistiques, humaines et intellectuelles, de notre vie familiale, amicale et religieuse, de notre relation au Créateur. Elle est la communion intense, la cohérence, l’union la plus forte possible vécue entre les profondeurs de notre âme, les autres, et jusqu’au cosmos nous entourant. Voilà la Liberté humaine ! Que c’est grand, et d’ailleurs bien autre chose qu’une girouette libre de tourner comme bon lui semble…

L’enjeu de nos vies n’est pas d’avoir un champ d’action le plus large possible devant soi, obtenu et garanti par une position favorable dans la « rat race, » mais bien que notre liberté personnelle trouve et prenne le chemin le plus grand, le plus parfait dans et à travers l’Etre, jusqu’à trouver sa place dans les grands espaces qui n’attendent qu’à s’ouvrir dans les dimensions si diverses et riches de nos vies, tant soit peu qu’on apprenne à les vivre, comme cela sera offert à celui qui cherchera la Vérité sans relâche.

Comment remplacer le libéralisme ? Et par quoi ? Vastes questions ! Mais commençons par libérer tous les recoins de nos cœurs et de nos esprits. L’on ne vit pas dans une telle atmosphère sans en être imprégnée, et profondément. Cela prendra du temps. Mais il n’y a pas d’autre endroit par lequel il faut commencer, le reste suivra, la politique, l’économie, la culture… Sinon nous ne serions incapable à porter la vie que nous désirons. Et ne tardons plus, le libéralisme est décadent et, tôt ou tard, ne tardera pas à s’effondrer sur lui-même. Si rien n’est prêt, si personne n’est prêt, s’en suivra la barbarie, le règne de la violence, de la souffrance, de la peur. Le piège pourrait alors se renfermer sur nous, pour des siècles alors, peut-être plus. D’ailleurs, un passage par de telles épreuves est probablement inévitable, mais prions que ce ne soit qu’un passage, que des ouvriers aient, dès maintenant, patiemment et courageusement fait le travail, immense, qui ouvrira la voie à l’homme de se réconcilier enfin avec lui-même, avec son âme, sa véritable destinée.

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