La communion douloureuse

Copie de Design sans titre (3)

Reste-t-il une âme à la France ? Nos intelligences semblent parfois en douter, voir le nier. La France aurait vécu, elle serait morte. Qu’est-ce qu’être français ? Rien de plus que d’être américain ou allemand, mais simplement ailleurs. Au XXIème siècle les hommes sont interchangeables… Mais les évènements des ces dernières années l’ont montré autrement, l’Histoire nous a révélé qu’elle avait bien encore cours, et que nous y avions une place singulière, propre.

L’âme est le siège de nos facultés, la demeure de la vie intérieure. Nos passions authentiques, nos désirs les plus profonds, tout ce qui fait la beauté et l’unicité de nos personnes, y est porté, y prend vie. Nous pouvons être les témoins, privilégiés, de ce que porte un cœur, quand il le manifeste dans ses actes, ses réactions ou émotions les plus véritables. Une âme qui sait en vérité souffrir, aimer ou s’émerveiller est une âme vivante, blessée peut-être, ou même meurtrie, mais vivante. Et rien ne pourrait avoir plus de valeur.

Depuis 2015, une sorte de déferlement de souffrances nous a montré l’âme de la France. Dans ces moments, ceux qui la portent en eux ont été comme saisis d’une même émotion, qui dépassait d’ailleurs souvent ce qu’ils étaient capables de comprendre sur eux-mêmes. Ces moments ont été différents, certains très différents, mais par cela-même ils nous ont laissé entrevoir plusieurs facettes de ce que porte vraiment le cœur de notre pays, quelle est encore sa personnalité, la vraie, ni romancée ou déformée par l’orgueil, et quelles sont ses blessures, ses péchés, les vrais. “La France se meurt, la France est vivante !” l’on pourrait dire est le cri de ceux qui voient, plus loin que les apparences, le sens de ces évènements, de ces grandes communions nationales dans la douleur.

Ce bal de fléaux s’est comme ouvert avec des coups de kalashnikov en plein Paris dans une rédaction de journal, le 7 janvier 2015. En pleine réunion hedomadaire, la rédaction fut criblée de balles. Douze personnes reçurent la mort. La barbarie, cette réalité où l’on peut se faire poignarder pour un regard ou un mot mal reçus, fit son retour dans nos vies. La France hurla de douleur, et cria sa révolte.

Il y eu comme un étrange écho, et encore plus terrible, de cet attentat, quelques mois plus tard, le 13 novembre. L’on se promenait dans les rues de Paris en mitraillant sur qui passait. Une salle de concert a été prise d’assaut, des terrasses de café. Il y eu 131 décès et plus de 400 personnes blessées. Etrangement, c’était cette même France qui fut touchée encore : plutôt de gauche, libertine, plus ou moins en révolte contre les institutions religieuses, et fière de l’être… Mais tout le pays hurla sa douleur à nouveau. On nous tuait. On voulait tuer notre liberté. On n’allait pas laisser faire. Mais quelque chose est tout de même mort en nous ce soir-là, peut-être cette insouciance, ce sentiment d’invulnérabilité qui portait, au fond, ce microcosme né pendant les années 60, où révolte et fête n’étaient jamais loin l’un de l’autre… En effet, face au visage de la mort, qui est venu nous chercher d’un lointain pays jusque au cœur de notre capitale hyper-sécurisée, cette attitude existentielle manque de poids. Nos pieds dérapent. Il faut trouver quelque chose de plus solide… Mais quoi ?

La réponse sembla comme jaillir quelques mois plus tard. Dans une petite Eglise normande, deux hommes de 19 ans, abreuvés d’idéologie djihadiste, eux-aussi, prirent d’assaut la messe du mardi matin. Il y avait cinq personnes dans l’assistance. Le prêtre de 86 ans est chargé et frappé à l’autel. Il nomme le véritable auteur de l’attaque, “Satan va-t-en! Va-t-en Satan!” et est ensuite égorgé. Un fidèle, de 87 ans, a lui-aussi la gorge tranchée, mais survit. Les agresseurs furent ensuite abattus par les forces de l’ordre. A nouveau la France est ébranlée au plus profond d’elle-même. Ce vieux prêtre, c’était un père âgé que nous ne visitions plus, mais dont la seule existence, la présence même au loin, nous apportait un confort qui était en fait vital. Et on nous l’a enlevé. Cette confession que nous projetions de faire un jour peut-être – pas demain, mais peut-être un jour… – il n’est plus la pour la recevoir, pour nous dire “va en paix, tes péchés sont pardonnés.” Mais de ce drame se répand une onction. “Le châtiment qui donne la paix a pesé sur lui. Par ses blessures, nous sommes guéris.”

Là où la terrible lame était passée au travers de la fête, de la détente amicale, de la musique et de l’humour, et avait creusée une plaie béante en nous, cette fois elle avait déchiré la chaire et heurté quelque chose de solide, quelque chose que même lancée avec mille fois plus de force elle ne pourrait détruire. Ce prêtre a été égorgé à son autel. Lui qui avait donné sa vie par sa consécration la donna jusqu’au bout. La violence n’a fait que rendre son don absolu en un instant. “Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai.” Et ensuite, c’est comme si le cœur du père Hamel avait été rendu si grand, qu’il pouvait maintenant tous nous toucher, tous nous porter un peu. “Qui fait ainsi demeure inébranlable.” Et tous les français l’ont senti, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce qu’au fond d’eux-mêmes, ce murmure du père Hamel qui dit, “je t’aime, j’ai donné ma vie pour toi.”

Comme pour que nous comprenions tous le sens de ce drame, il eut lui aussi lieu à nouveau, et lui aussi de manière plus profonde. A peine deux ans plus tard, un homme, cette fois de 25 ans, ivre de djihadisme, prend d’assaut un supermarché et y tue plusieurs personnes. Il prend une femme en otage. Il communique ses exigences politiques. Il ne les obtiendra évidemment pas. Le chef des forces de l’ordre sur place, le colonel Beltrame, pour sauver la femme, se propose en otage à sa place. L’assaillant accepte. Il libère la femme. Il tue le colonel. “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.” Et ce n’est plus une onction, mais une véritable gloire qui se répandit du drame. La France en fut comme inondée de lumière. “Nul ne prend ma vie, mais je la donne de moi-même.” La lame frappa non seulement, encore, le rocher indestructible, mais ouvra un puits de lumière. Arnaud Beltrame, priez pour nous. Peu d’actes dans l’histoire de notre pays ont fait autant jaillir la vie que celui-là. Ce sont les martyrs, les vrais, qui nous apprennent le sens de la vie.

La France a communié dans la douleur des coups islamistes, sans parler des attentats de Strasbourg et surtout de Nice, qui nous ont aussi meurtri au plus profonds de nous-mêmes. Que nous ont fait tout ces coups ? Il nous ont mis face à la mort, nous qui la fuyons plus que tout, portée par l’idéologie djihadiste, mais aussi face à la Vie, jaillissant du sacrifice de deux hommes, que la violence n’a pu que magnifier. Nous avons tous senti au fond de nous-mêmes les réalités existentielles les plus fortes, le néant et l’Amour, face auxquelles notre vie prendre position. Quand tout sera accompli, de quel côté serons-nous ? Aurons-nous bâtis notre existence sur le roc ? Du moins, maintenant nous savons tous, ou nous pressentons, si ce n’est-ce que légèrement, où il se trouve. “Les grandes eaux ne peuvent éteindre l’Amour, et les fleuves ne le submergeront pas.”

La France a aussi communié douloureusement dans sa vie culturelle et politique. “Johnny est mort !” entendions-nous en décembre 2017. Plus d’un million de français vinrent de toute la France se recueillirent place de la Madeleine. Le groupe de rock du chanteur jouait ses morceaux, et son effigie était affichée sur l’Eglise. Paris était noire de monde. Une messe est célébrée. Le sermon est puissant. Comme l’individu lui-même, Jean-Philippe Smet, dans tout cela on trouve curieusement tout ce qu’il y a de plus français, mais aussi de moins… Le rock, les motos et les blousons en cuir, le prénom “Johnny” lui-même… S’il est vrai que depuis la libération de 1945, les américains ont plutôt bonne figure chez nous, pourtant l’URSS avait aussi vaincue les nazis, et aucun de nos artistes nationaux n’a pensé à prendre un nom aux racines slaves… Il y a quelque chose que nous avons profondément adopté de la culture américaine, et nous n’en avons pas toujours bonne conscience… Savons-nous au moins ce que c’est ? Serait-ce le culte de l’individu dans la superficialité facile ? Parfois, nous le craignons, mais sans y réfléchir trop longtemps… En tout cas, quoi qu’il en soit, nous l’avons pris chez nous, et depuis un moment.

Un an plus tard, en novembre, une autre marée, jaune cette fois, a remplie les rues de la France et de la capitale. Etonnamment, c’était la même France qui se mobilisait, ou du moins qui portait la mobilisation : plutôt rurale, ou au moins provinciale, de souche, de classe ouvrière et moyenne. Ce moment fut moins compris que les autres, car il porta une réelle menace à la puissance politique et économique. Il fallait l’étouffer, et on utilisa les médias. Mais la réalité a quand même suffisamment jaillie, pour que ceux qui ont soif de vérité aient pu la voir, au moins en partie.

On se révolta contre l’injustice économique, politique et fiscale, et contre la misère qui gagne, petit à petit, mais surement, les marges grandissantes de notre pays. Mais on se révolta surtout contre un système qui portait tout cela, dont on se rendit compte que l’on avait longuement bénéficié, quand il n’écrasait que les travailleurs chinois ou indiens, et détruisait leurs écosystèmes. Mais on avait maintenant vu son visage inhumain de près, et on allait pas se laisser faire, même s’il fallait manifester tous les samedis pendant des mois, des mois, et des mois… Ceux qui ont fait parti de ce mouvement en témoigneront, la révolte et la rage devinrent de l’espoir, une détermination de forger la voie vers un monde meilleur, ou en tout cas meilleur que le nôtre. L’immense majorité de la France a communié à ce mouvement, l’a soutenu, du moins avant que la désinformation face son effet sur ceux qui avaient trop à perdre d’un possible désordre.

“Mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et là je lui parlerai cœur à cœur.” La France se réveille de ce qu’elle voit, de plus en plus clairement, a été un mauvais rêve. Elle commence à lever les yeux. “Nous avons eu un confort économique total et nous l’avons perdu. Nous n’en voulons plus. Maintenant nous nous battons pour la dignité.” Elle a pris chez elle l’idole du consumérisme américain, et en dégoutée. “Mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et là je lui parlerai cœur à cœur.”

Mais il ne peut y avoir de véritable pardon sans sacrifice. Et là, c’est notre mère qui s’offrit pour nous. Le 15 avril , il y a à peine cinq mois, en fin d’après-midi, sans raison manifeste, la cathédrale Notre Dame prit feu. Les flammes firent par moments plus de dix mètres de haut. L’impensable se produisait, encore. Nous sentîmes d’une manière peut-être plus aigue encore la mortalité de notre peuple, sa fragilité existentielle. Quelque chose de terrible était en train de se produire. Le cœur de notre cœur se consumait dans les flammes. “Le châtiment qui donne la paix a pesé sur lui. Par ses blessures, nous sommes guéris.” Accepterons-nous cette grâce ?

La cathédrale tient toujours debout, ainsi que son maître-autel, sa croix et son tabernacle. Mais il faut la reconstruire. Les français ont montré, ils ont senti, qu’ils ont fait bien de trop de place ces dernières décennies à un mauvais vent qui soufflait de l’ouest, de l’autre côté de l’atlantique, d’une liberté qui, prise de vertige de ses immenses possibilités, s’engouffrait dans la matérialité et une superficialité stérilisante. Qui sont les grands hommes, écrivains et spirituels des soi-disantes Trente glorieuses ? Mais la France n’en est pas morte, tout juste. Elle n’a pas cédé, en fin de compte, aux sirènes qui souhaitaient l’endormir jusqu’à lui soutirer, enfin, ce qu’elle avait de plus précieux, son âme. Car nous avons vu, dans les épreuves que nous subissons depuis 2015, cette âme, en nous tous, souffrir, s’émerveiller et aimer. Notre cœur plus que millénaire est meurtri, mais il bat encore. Il y aura d’autres épreuves, beaucoup d’autres. C’est maintenant inévitable. Mais le père Hamel, le colonel Beltrame et notre église mère à tous, Notre Dame, nous ont montré la voie, celle qui ne trompe pas, celle qui ne peut pas tromper, celle de l’Amour qui se donne, celle enseignée par Jésus.

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