Les Gilets jaunes contre la modernité liquide

Le sociologue Zygmunt Bauman a défini la « modernité liquide » comme le stade de la modernité où celle-ci dissout peu à peu et totalement les structures sociales censées durer et porter l’humanité à travers le temps. Nous y sommes. Traditions, valeurs, communautés locales, religieuses, familles… tout passe par le relativisation absolue, et arrive ensuite l’éclatement. Dès que cela devient franchement lourd à porter, ça peut passer par la fenêtre. On assiste même dans le monde anglo-saxon à la déconstruction de l’identité psychologique : je ne suis pas ce que je suis, je suis ce que je dis que je suis. L’on est homme, femme, ou même rien de tout cela, voir un être fictif ou un animal pour les plus créatifs et blessés. La France a eu une saine réaction de rejet face à ce dernier phénomène qui semble être un des stades ultimes de la modernité liquide, mais elle a plus que gobé tout le reste.

C’est contre ceci que les Gilets jaunes se révoltent. Ils opposent un « non ! » final à cette machine folle qui nous entraine personne ne sait trop où, mais en tout cas vers une destination qui ressemble de plus en plus à la catastrophe totale. Thatcher disait du système économique néo-libéral « there is no alternative. » Elle le disait d’ailleurs avec une telle force qu’on en a fait un acronyme, TINA. Nos élites nous disent de même sur la modernité liquide, c’est un progrès, c’est le sens de l’histoire, on ne peut pas faire autrement sans être obscurantiste… Les Gilets jaunes répondent « non ! »

Plus spécifiquement, ils s’attaquent à ce qui est le cœur de cet énorme complexe de dynamiques vicieuses : un système économique fou qui réduit jusqu’aux gouvernements  les plus puissants à l’obéissance servile. Aujourd’hui on gouverne plus pour le PIB et la croissance que pour le peuple. Bien sûr, le présupposé est censé être que l’intérêt de l’un est celui de l’autre. Mais les Gilets jaunes ainsi que les millions de travailleurs exploités du monde entier nous mettent devant l’énormité de ce mensonge. Le bien commun est le bien commun, et la croissance et le PIB sont tout à fait autres choses. Défaisons-nous le plus rapidement possible de ces mensonges qui nous empêchent d’avoir une vraie politique au service de l’homme.

J’appelle l’idéologie économiste qui envahit toutes les sphères de notre société aujourd’hui le consumérisme. Tout doit être pouvoir être acheté et vendu. Tout doit pouvoir être mis sur le marché et soumis à la spéculation. Rien ne doit être sacré. Et pour que ça marche, toute notre vie doit se conformer au modèle consumériste. Si on aime pas son boulot on en change, si on aime pas sa famille et ses enfants on en change autant que c’est possible. Dans les hôpitaux, l’impératif de soigner est subordonné à celui d’être rentable. Dans les écoles, on ne cherche plus à former des futurs être humains complets qui connaîtront l’histoire de leur pays et pourront apprécier les grands classiques, mais des futurs employés de multinationales capables faire des taches vides de sens sans poser de questions ou de problèmes. Notre vie entière doit être à la carte, quand on le veut et comme on le veut. Rien ne doit être sacré.

Bien sûr que la liberté est importante, et qu’il y a des grands choix à poser dans une vie. Mais ceux-ci doivent être précédés d’une intense période de réflexion, et quand ils sont pris, ils sont pris. A moins d’avoir fait une erreur lourde (par exemple sous la pression d’un parent qui ne respectait pas suffisamment notre liberté, ce qui n’est pas si rare…), on trace notre route. Et un certain nombre de choses sont plus ou moins fixes dans notre vie : nos traditions, notre famille, notre religion, nos convictions profondes. Bien sûr, ces choses doivent aussi évoluer. Tout ce qui convient à une époque ne conviendra pas à la prochaine. Et les erreurs sérieuses doivent être corrigées. Mais si tout change, l’essentiel est perdu : si à une certaine époque nous étions presque fixistes, aujourd’hui nous risquons de perdre ce qui fait de nous des êtres humains.

Car bien sûr, l’immense enjeu derrière ce combat est celui-là. Il est épique. Nous nous battons pour l’âme humaine. Si tout homme possède une dignité inaliénable, il peut vivre de telle manière à ce qu’il la bafoue complètement. L’homme peut se trahir. Et alors la vie devient terrible et vide de sens. C’est le règne de la violence, des forts sur les faibles, de la stupidité sur l’intelligence, de la vulgarité sur ce qui est élevé. « Tel est le destin des insensés et l’avenir de qui aime les entendre : troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître. »

Les Gilets jaunes sont cette France qui sent que le système consumériste va les détruire corps et âmes. Il va les réduire à la misère, peu à peu. Mais il va aussi modifier insensiblement leur mode de vie jusqu’à le rendre complètement insupportable. Par une éducation publique radicalement apauvrie, par la publicité qui utilise les découvertes en psychologie pour pousser à consommer en masse de sodas et autres produits délétères pour la santé, par une programmation médiatique sans âme aux heures de grande audience, par la désertification des villages… Et il n’y a pas à dire si cela va arriver. Cela va arriver si ces personnes ne se révoltent pas. Comme leur homologues travailleurs pauvres américains, la majorité d’entre eux se retrouveront obèses, sans culture, dépressifs ou pas loin de l’être, dans ou proche de la misère, avec des familles éclatées et profondément blessées. Le « non ! » des Gilets jaunes est un cri de survie on ne peut plus noble et salutaire.

Qu’est-ce notre responsabilité, à nous tous qui avons encore une conscience éveillée ? Tout d’abord bannissons le TINA mortifère et mensonger de nos esprits. Le système économique n’a aucune légitimité à être tout puissant. Il doit être subordonné aux besoins de la société humaine, aux besoins des individus, des communes et des familles. Il doit d’ailleurs aussi être soumis aux besoins de l’environment : détruire des territoires pour obtenir les matières premières pour produire en masse des smartphones alors que tout le monde en à un est profondément immoral. Cela n’a aucun sens et est une dette criminelle sur les générations à venir, qui eux auront probablement véritablement besoin de ces matières premières.

Ensuite, soutenons les Gilets jaunes. Allons à leur rencontre. Ecoutons les. Refusons de participer aux décisions immorales dans nos métiers et sphères d’influences. Mettons une très grande pression sur nos dirigeants pour qu’ils fassent de même. Actuellement ils sont presque tous soumis au marché qui se souci autant de la morale que des dernières découvertes en physique quantique (et probablement moins d’ailleurs). Le peuple Français s’est levé prophétiquement alors que tout le monde avait perdu espoir. Le moment de reprendre notre avenir et souveraineté d’un système sans visage et sans intelligence est maintenant. Ne laissons pas cette occasion passer. Car il va nous détruire si nous le laissons faire, dans 10, 50 ou 100 ans. Mais cela arrivera. C’est soit lui, soit nous. L’humanité et le consumérisme ne peuvent pas co-exister, et contrairement à nous, lui n’a pas le moindre droit à la vie.

Nous ne sommes que des simples hobbits, mais comme Tolkien l’avait bien écrit, c’est ce qu’il y a de mieux pour détruire un anneau du pouvoir qui fascine et terrorise le monde entier. En route !

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